• Peter Sloterdijk: “Le guillemet, c’est la politesse du pirate.”

    4620

    Texte savoureux de Peter Sloterdijk paru dans Le Monde sur le plagiat et la production universitaire:

    Pour appréhender la différence spécifique entre le plagiat universitaire et tous les autres cas de mépris de la “propriété intellectuelle”, il faut tenir compte de la spécificité inimitable des procédures académiques. Vu de l’extérieur, le monde universitaire fait l’effet d’un biotope spécialisé dans la production de “textes” le plus souvent bizarres et totalement éloignés du populaire. Ils vont des rapports de séminaire et devoirs semestriels aux thèses et mémoires d’habilitation, en passant par les mémoires de diplôme ou de maîtrise et aux devoirs de partiels, sans parler des expertises, des projets de recherches, des mémorandums, des projets de structure et de développement, etc. : autant de végétaux textuels qui s’épanouissent exclusivement dans le microclimat de l’Academia – comparables à ces plantes rampantes des hautes Alpes qui survivent à des altitudes où les arbres ne poussent plus – et qui, en règle générale, ne supportent pas une transplantation dans les plaines plates et dégagées de la vie éditoriale.
    (…)
    Le plagiat universitaire se déroule par conséquent le plus souvent dans des conditions où les motifs qui interviennent d’habitude dans le non-respect de la propriété intellectuelle, le fait souvent évoqué de se parer avec les plumes des autres, ne peuvent guère jouer de rôle. Alors qu’en terrain dégagé les plumes d’autrui sont censées améliorer l’attractivité de celui qui les porte et augmenter sa “fitness érotique”, pour employer le jargon des biologistes, les plumes des autres, en milieu universitaire, servent plutôt à se camoufler et à plonger dans l’ordinaire. Elles aident le porteur des plumes à passer inaperçu dans le flux régulier des masses de textes.
    (…)
    Dans la perspective de la situation universitaire, les analyses subtiles des esthéticiens de la réception font l’effet de réminiscences d’un très lointain Age d’or de la lecture où chaque texte était presque encore un “billet doux”. Aucun universitaire ne le niera : il est temps de compléter la théorie du lecteur implicite par celle du non-lecteur implicite. On devrait avoir à peu près rendu compte de la situation en partant de l’idée qu’entre 98 % et 99 % de toutes les productions de textes issues de l’université sont rédigées dans l’attente, si justifiée ou injustifiée soit-elle, d’une non-lecture partielle ou totale de ces textes. Il serait illusoire de croire que cela pourrait rester sans effet sur l’éthique de l’auteur.

    3 Comments | Share on Facebook | Share on Twitter

    • Carolyn

      Article paru dans “Le Monde”…
      Le lien y est, la référence non. Ou la confirmation par Straub de la thèse de Sloterdijk.
      Savoureux, effectivement!

      • Anonymous

        Merci Carolyn, au moins vous, vous lisez méchant comme dit Sloterdijk!

    • Olivier Mannoni

      et pas de nom du traducteur non plus

  • last posts

  • Archives

  • Frontières

  • links

  • Paraguay


  •  

    © Design graphique et développement : www.mrcam.fr